Cinq questions

à Philippe Koutouzis

Philippe Koutouzis -Sotheby's HK
Philippe Koutouzis expertisant une œuvre de T’ang Haywen (1927-1991), chez Sotheby’s Hong Kong en 2015 © T’ang Haywen Archives

 

 

Quelles sont pour vous les qualités d’un bon expert ?

P.K. Armé de ses connaissances sur l’œuvre et, si nécessaire, des moyens scientifiques en constant développement,  il doit adopter une approche objective et apprendre à distinguer la vérité de la vraisemblance. Il doit être le juge honnête et pragmatique de l’œuvre qui lui est présentée et s’interdire les conflits d’intérêts.

 

Quelle est la spécificité de l’expertise de T’ang Haywen ?

P.K. Elle découle des spécificités de l’œuvre. Pour donner quelques repères : tout d’abord T’ang avait une approche classique chinoise et taoïste de la production picturale, associant spontanéité et recherche d’une harmonie qui n’est pas toujours atteinte.

Ensuite l’œuvre est spécifique dans ses formats. T’ang a peint l’essentiel de son œuvre à l’encre, à l’aquarelle et à l’eau dans le format diptyque ou triptyque, et dans des formats standard, ce qui est unique dans toute l’histoire de l’art.

Un aspect important de son expertise est le classement et la datation des œuvres, peintes sur des cartons ou des papiers identifiés, que l’on peut parfois dater. T’ang a beaucoup produit et n’a pratiquement jamais sélectionné ses œuvres. Comme tous les Chinois, calligraphes ou peintres dans le médium traditionnel, il accumulait sa production sans vraiment sélectionner. Ses œuvres ne sont pas toutes signées, elles le sont parfois seulement au dos de l’œuvre, mais la signature quand elle existe est souvent partie intégrante à la composition.

 

 T'ang Haywen (1927-1991), Naissance du dragon,1970, encre, diptyque sur carton Kyro, 70x100cm. Collection du musée M+, Hong Kong, Chine.

T’ang Haywen (1927-1991) – Naissance du dragon 1970 – Encre, diptyque sur carton Kyro, 70x100cm – Collection du Musée M+, Hong Kong, Chine. © T’ang Haywen Archives. Exposée au Musée des Beaux-Arts de Quimper en 1983, au Musée du Château de Vitré en 1984, puis au Centre Georges Pompidou en 1989.

 

Quelles sont les difficultés principales que rencontre l’expert ?

P.K. La mission première de l’expert est de distinguer le vrai du faux.

Ces dernières années le marché porteur de l’art moderne asiatique a motivé des faussaires et des marchands peu scrupuleux ou imprudents. Cette mission m’a été rendue plus difficile par les contestations judiciaires successives dont j’ai été l’objet. Elles ont certes freiné mes efforts de promotion de l’œuvre mais ont aussi servi à confirmer publiquement l’objectivité de ma position par rapport à elle. Le 28 février 2018, la Cour de Cassation a clairement confirmé mes droits et a mis fin à huit années de procès infondés. En 2015, lors d’une conversation, Suzi Villiger, ma collègue du CRSA de New York et expert de l’oeuvre de Joan Mitchell, m’a dit “Tu sais Philippe, être l’éditeur d’un Catalogue Raisonné est un travail ingrat mais quelqu’un doit le faire“.

En effet, l’expert est au service de l’œuvre.

 

T'ang Haywen (1927-1991), sans titre, détail, c.1970, encre, diptyque sur carton Kyro,70x100cm.

T’ang Haywen (1927-1991) – Sans titre [détail] c. 1970 – Encre, diptyque sur carton Kyro, 70x100cm, Coll. part. © T’ang Haywen Archives

L’expert peut être contesté par des tiers quant à ses compétences, ses initiatives, sa légitimité. Et cela peut prendre une forme très conflictuelle jusqu’à induire, parfois, des actions en justice. Comment, en fonction de votre expérience, l’expert doit-il se protéger et se défendre lorsque cela devient nécessaire ?

Les contestations, quelles qu’elles soient, devront être argumentées mais les intérêts en jeu peuvent amener à une action en justice qui peut devenir inévitable ; cela n’arrive pas qu’aux autres.

Le premier moyen, de prévention, dont dispose l’expert parallèlement à sa connaissance de l’œuvre est l’adoption d’une déontologie et d’une méthode auxquelles il se tient dans l’exercice de son expertise. Il donne son opinion, la motive, et peut parfois se tromper, mais il reviendra au contestataire de prouver ce qu’il avance avant tout débat judiciaire, à moins que celui-ci ait décidé d’instrumentaliser la justice.

Le deuxième moyen, de défense, est de pouvoir faire appel à ses collègues experts, partageant les mêmes principes, et qui sauront l’assister avant le déclenchement d’un procès ou pendant un procès si cela est nécessaire.

Le troisième, s’il est visé par une action en justice, est d’avoir un bon avocat(e) avec lequel – laquelle- il partagera toutes les informations et dont il deviendra l’assistant pour la préparation de sa défense.

S’il est professionnel, intellectuellement honnête, cohérent et clair dans sa communication, l’expert devrait pouvoir éviter la plupart de ces écueils en faisant face avec calme et détermination aux remises en cause de son expertise.

 

Qu’attendez-vous de l’UFE ?

P.K. La rencontre et l’échange d’informations avec d’autres experts adhérant aux mêmes principes.

La propagation et le maintien de ces principes, typiques de notre savoir français, en vue de garantir une vraie confiance des collectionneurs jusqu’aux institutions.

Entretien réalisé par Hervé Labrid, secrétaire général UFE, et Sylvie Buisson, présidente de l’UFE  © D.R. Philippe Koutouzis et l’UFE / entretien publié en français et en chinois dans le Dossier Asie de la revue SURRÉALISMUS N°8 ÉTÉ /AUTOMNE 2021 sous le titre “L’expert à l’oeuvre”