ART DE L'ÉCAILLE DE TORTUE

Coffret en écaille de tortue véritable © Maison Bonnet, Paris

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L’écaille véritable de tortue

 

Les plus belles écailles de tortue, et la plus rare provient de la tortue Eretmochelys Imbricata ou tortue imbriquée – communément appelée caret -, proviennent des eaux chaudes des Caraïbes.

Aujourd’hui, les magazines de mode traitent de l’écaille de tortue comme d’une teinte de plastique.

L’écaille de tortue véritable reste convoitée par quelques initiés.  

L’écaille de tortue est une matière ancestrale qui a de tout temps stimulé l’imagination des hommes. Déjà Virgile, Ovide, Juvénal décrivent des meubles incrustés d’écaille de tortue et dans son œuvre satirique “Le Dialogue des Dieux”, Lucien de Samosate évoque Apollon racontant à Vulcain comment Mercure inventa une lyre d’écaille de tortue. Une grande partie des peuples de Polynésie occidentale l’utilisèrent pour des décorations corporelles ou sur des objets symboliques de pouvoir. L’Asie fut aussi une grande consommatrice de boîtes et des cannes décorées d’écaille de tortue provenant de Chine qui furent préservées dans le trésorShoso-in dès le 8 siècle, à l’époque Nara. Canton fut ensuite le principal centre de fabrication d’objets en écaille de tortue.  

Au Japon, le premier atelier à utiliser cette matière fut fondé à Nagasaki, à la fin du 16 siècle. De l’extraordinaire berceau d’Henri IV, façonné dans une carapace entière, aux plus beaux meubles de l’ébénisterie du XVIIIesiècle, jusqu’aux peignes, lunettes et fume-cigarettes en écaille de tortue du XIXe et du XXe siècle, on la retrouve partout, en Europe comme en Asie, marquetée, soudée ou moulée, pour le plus grand plaisir des amateurs.  

L’écaille de tortue est une matière noble et vivante, naturelle et en même temps sophistiquée, elle est riche d’infinis reflets qui vont du brun foncé au blond, atteignant parfois des tons de miel qui lui donnent la transparence du verre. Elle doit sa réputation tant à ses qualités esthétiques qu’à ses multiples possibilités de transformation qui ont permis de l’utiliser aussi bien dans l’art décoratif que pour les objets usuels de la vie quotidienne.  

En Europe, ce furent les grands navigateurs portugais qui introduisirent les premiers l’écaille de tortue marine dès le XVI siècle. Ferdinand Cortez est un des premiers à la mentionner. La matière brute qui fut introduite alors, dut être réinventée, maîtrisée par les artisans de l’époque. Il fallut pour cela trente à cinquante ans de recherches et de perfectionnements pour arriver à la maîtrise parfaite du XVIIe siècle, époque à laquelle l’écaille devint un produit très recherché. Le mobilier évolue, et c’est vers 1625 que les lourds buffets en chêne massif commencent à laisser place aux flamboyants cabinets de laque que les marchands rapportent des Indes, ou encore à la décoration d’ébène et d’écaille, produits exotiques très recherchés par la noblesse. Ce travail complexe des nouvelles matières demandait un savoir-faire entièrement nouveau.  

En France, il semble que Marie de Médicis ait été à l’origine du goût pour les meubles en ébène et les spécialistes de cet artisanat prirent le nom d’ébénistes, mentionnés pour la première fois à Paris en 1638. L’Allemagne et l’Angleterre connurent le même engouement et la France de Louis XIV vit l’apogée de l’écaille grâce en particulier à l’ébéniste Charles André Boulle (1642-1732). Il développe et perfectionne en France le placage de marqueterie déjà utilisé par les Florentins depuis le début du XVIe siècle. Cette technique a donné naissance à quelques-uns des plus beaux chefs-d’œuvre de l’art mobilier. On voit alors fleurir consoles, bureaux et tables, cartels, coffrets et cabinets.  

La découverte au XIXe siècle de ses possibilités d’autogreffe permettant le travail dans la masse va alors considérablement étendre son champ d’application. Elle pourra dorénavant être soudée, tournée, sculptée, façonnée et permettra aux artisans écaillistes de réaliser de véritables dentelles. La mode des cheveux longs rendit particulièrement propice cette nouvelle application de l’écaille et permit de réaliser toutes sortes de parures, comme les peignes, barrettes et brosses qui furent très couramment réalisés en écaille jusque dans les années 1960. Les riches Espagnoles d’avant-guerre venaient acheter à Paris d’immenses peignes (jusqu’à 60 cm) pour leur mantilles, sculptés et ajourés comme une véritable orfèvrerie. Ces objets étaient vendus dans les magasins ” Articles de Paris”, chez les chapeliers et dans quelques boutiques spécialisées.  

L’extrême légèreté de l’écaille en fait le produit privilégié des lunetiers. Une monture de lunettes en écaille ne pèse en effet pas plus de 16 g, ne glisse pas et est totalement anallergique. Ses qualités anti-électriques permettent en outre de fabriquer des peignes qui sont encore très recherchés par les coiffeurs. Les plus belles mallettes de voyage, commandées par de prestigieux clients étaient alors réalisées soit en ivoire, soit en écaille et personnalisées à l’unité avec les initiales du client incrusté en or dans l’écaille. Ces exceptionnelles commandes, qui demandaient des mois de travail, cessèrent au moment de la 2e guerre mondiale.  

Franck et Christian Bonnet, Paris 2021.

Les artisans écaillistes, qui étaient près de 200 au début du siècle, ne se comptent plus aujourd’hui que sur les doigts d’une main.

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Franck BONNET

TRAVAIL DE L'ÉCAILLE DE TORTUE VÉRITABLE

Christian BONNET

TRAVAIL DE L'ÉCAILLE DE TORTUE VÉRITABLE